TRIBUNE - Expérimenter les salles de consommation de drogues, une question d'humanité

TRIBUNE – Expérimenter les salles de consommation de drogues, une question d’humanité

C’est le Gouvernement Chirac en 1987, sous la houlette de la Ministre de la Santé Michèle Barzach, et contre l’opinion publique, qui a mis en place le premier programme de Réduction Des Risques (RDR) en autorisant et en finançant l’échange de seringues. C’est depuis un succès incontestable puisqu’il y a eu, par exemple, une très forte diminution des contaminations au VIH/sida chez les usagers de drogues (2% des nouvelles contaminations aujourd’hui contre 20% au début des années 90). En sera-t-il de même pour les salles de consommation de drogues à moindre risque ? Je le crois.

La politique de prévention en matière de lutte contre la toxicomanie a vieilli. Si elle a remporté un succès incontestable en contenant l’usage de drogues et en faisant diminuer considérablement les overdoses (divisé par 5 entre 1994 et 2002), elle n’a pas réussi à éviter la propagation de virus mortels (Hors Afrique, 30% des nouvelles infections au VIH à travers le monde sont attribuables à la consommation de drogues injectables) et elle laisse sur le bord du chemin nombre de toxicomanes endurcis et désocialisés. C’est à ces deux questions persistantes que les Salles de Consommation à Moindre Risque (SCMR) peuvent apporter une réponse efficace.

La SCMR, un lieu de prévention. Il s’agit d’un local dans lequel les usagers de drogue peuvent consommer leur propres substances dans de bonnes conditions d’hygiène puisqu'ils sont encadrés par une équipe médicale (médecin, infirmière, psychiatre…), préservant d’autant la tranquillité et la propreté de l’espace public. L’équipe médicale n’aide pas à l’injection : elle propose du matériel stérile (et le récupère), observe les pratiques et conseille pour prévenir les overdoses, les transmissions du VIH et les hépatites, les brûlures, les abcès… Les usagers débutants et mineurs en sont exclus ainsi que les dealers.

La SCMR est un outil pour établir le contact avec les drogués endurcis, souvent en situation précaire (SDF, jeunes en errance, porteurs de maladies infectieuses…), qui pour la plupart ne s’intègrent dans aucun processus existant de désintoxication. Elle permet d’identifier ce public tout en constituant un facilitateur d’accès aux soins et un tremplin vers l’abstinence, par une voie peu orthodoxe et sujet à polémique, mais qui fonctionne et c’est au fond le plus important !

La SCMR, un outil reconnu et accepté. La première salle a été créée à Berne en 1986. Aujourd’hui, dans le monde, on dénombre plus de 70 SCMR réparties dans 45 villes de 9 pays dont l’Espagne, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Luxembourg, le Canada, la Norvège, la Suisse et l’Australie. Les résultats obtenus sont à chaque fois très bons et les structures relativement acceptées par les riverains, après quelques oppositions comme toujours.

L’INSERM, dans un rapport en date du 2 juillet sur la politique française de Réduction Des Risques soutient l’expérimentation de SCMR et résume ainsi ce qui devrait guider la lutte contre la toxicomanie : « Il s’agit en tout premier lieu de prévenir le passage à l’injection et, pour les usagers qui ne peuvent se passer de l’acte d’injection, d’en limiter les risques associés ». Quand on sait que ce rapport a été commandé par le Ministère de la Santé, on comprend mieux pourquoi Roselyne Bachelot a envisagé un court instant l'expérimentation des SCMR, avant de se faire claquer la porte au nez par Matignon, dans un exercice aussi peu respectueux que populiste et scientifiquement infondé. Jean-Claude Gaudin, Maire de Marseille, vient de se prononcer pour les SCMR, en précisant que face à cette problématique, « c’est le Maire qui décide, pas l’UMP ». Et si il fallait toujours avoir l’assentiment populaire pour agir, un sondage vient de révéler que 53 % des Français se déclarent favorables à l’expérimentation des SCMR ! Par le passé, lorsque des décisions sociétales complexes ont été prises, nombre de décideurs publics ne disposaient pas d'autant d'arguments pour agir.

Soyons pragmatiques. Même si le décret du 14 avril 2005 ouvre la possibilité de création de structures expérimentales, l’ouverture de salles de consommation se heurte à un refus politique. Il y a à mon sens plusieurs manières de concevoir une politique de lutte contre la toxicomanie : celle qui s’arrête aux grands principes et qui conduit souvent à lutter plus contre les drogués que contre la drogue elle-même et celle qui consiste à adjoindre à ces grands principes un champ d’action réaliste et en phase avec le terrain où sévit ce fléau. La question est autant de prendre une position claire contre la toxicomanie que de prendre en charge les drogués en situation d’extrême précarité et par la même d’améliorer la santé et la sécurité publique. La légalisation des drogues n'étant pas une voie à emprunter, l'arsenal répressif en place aujourd'hui n'apporte pas néanmoins de résultats satisfaisants. En effet, il n’y a jamais eu autant de mesures répressives (allant jusqu’à la peine de mort dans 50 pays !) contre la drogue et les drogués qu’en 2010. Et le nombre de tonnes de drogues produites n’a jamais été aussi important qu’en 2010 ! N’est-ce pas là la preuve que la répression seule ne saurait constituer une politique efficace de lutte contre la toxicomanie ?

Parce que les drogués sont des malades qu’il faut accompagner et guérir, et parce que je suis pour une lutte intense contre la toxicomanie, je suis pour l’expérimentation des Salles de Consommation à Moindre Risque. Plus que jamais sur ce sujet, l’approche du décideur public doit demeurer pragmatique et fondée sur une évaluation réelle du dispositif.

Aucune substance injectée n’enlève à l’homme son humanité.

Retrouvez cette tribune sur site du club JADE.

Fabien Robert

4 Commentaires

  1. 12/09/2010 at 19:08

    Bonjour
    Je suis ravis de votre position mais est ce que la mairie de Bordeaux prend position officiellement de la même manière ?

  2. 13/09/2010 at 08:58

    Le site en question, et vous le savez bien, est un site relayant les idées de l’extrême droite. Je ne m’attendais donc pas a mieux… Mais j assume moin point de vue, qui reste a ce jour une opinion personnelle qui n’engage ni le Maire de Bordeaux ni le Conseil Municipal.

    Fabien

  3. 13/09/2010 at 11:15

    C’est évident que les politiques publiques de lutte contre la consommation de drogues n’ont pas réussi à obtenir des résultats probants. Il faut sans doute inventer autre chose, sortir de la simplicité que représente une répression basique.

    Expérimenter les salles de consommation de drogues, pourquoi pas, à condition que cela soit fait dans le respect des conditions d’hygiène et de sécurité. Les élus locaux ont donc un rôle important à jouer dans le dialogue avec les acteurs locaux et la concertation.

    Ce dispositif a, à mon sens, l’avantage d’être un moyen de recréer des relations humaines pour les toxicomanes or c’est souvent un processus d’exclusion et de marginalisation vis-à-vis de la société des Hommes qui est à la source de la souffrance de ces personnes.

    Par ailleurs, il ne s’agit que d’une expérimentation, je suppose que cela donnera lieu à une étude des résultats, une analyse des avantages et inconvénients et qu’il sera toujours possible d’arrêter l’expérimentation si on le juge nécessaire…

    Pour toutes ces raisons, je crois que Bordeaux, ville moderne et novatrice, doit faire cette expérimentation…

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