Politique culturelle : des chiffres sans vision

Politique culturelle : des chiffres sans vision

Politique culturelle : des chiffres sans vision

ministere_culture_3Nous avons vécu au-dessus de nos moyens durant 30 ans en abusant du déficit public. La France doit aujourd’hui faire des économies. Reconnaissons-le : quel que soit le Gouvernement en place, il serait contraint de demander un effort de solidarité aux collectivités locales en réduisant leurs dotations.

Cette perte (-30 millions d’euros pour la seule ville de Bordeaux) a 3 sortes d’impacts : la réduction des frais de fonctionnement des collectivités, et c’est heureux, à condition que le service public soit préservé; un ralentissement des investissements publics locaux au détriment des entreprises; une augmentation des impôts pénalisante pour le pouvoir d’achat des ménages. Le discours dépensier entendu à droite et à gauche est démagogique et n’y changera rien : les collectivités n’ont que ces 3 leviers pour conserver une situation financière saine.

Le mouvement actuel est donc inéluctable. Mais il y a l’art et la manière.

La Ministre de la Culture et de la Communication, Fleur Pellerin, vient d’inventer le « Pacte Culture Etat – Collectivités » qui consiste en un engagement du ministère, en 2015, 2016 et 2017, à ne pas baisser ses crédits aux côtés des collectivités qui ne répercutent pas sur la Culture* la baisse des dotations de l'État.

J’ai tout d’abord cru à une farce.

D’une part, parce que charité bien ordonnée commence toujours par soi même. Je trouve incongru de demander des efforts aux autres lorsque l’on appartient au Gouvernement qui a réduit le budget national de la Culture comme jamais. A moins qu’il ne s’agisse justement de faire oublier cette réalité en recherchant une virginité perdue ?

D’autre part, car l’Etat ne peut pas d’une main réduire ses subsides et de l’autre nous imposer de maintenir nos crédits dans tel ou tel domaine. Les élus locaux sont responsables et dans l’ensemble compétents, assez en tout cas pour faire leurs propres choix et les assumer devant leurs administrés. Ce Pacte, quelque peu infantilisant, installe une rivalité exacerbée entre les politiques publiques poussant les collectivités à opposer les crédits consacrés à la Culture aux autres budgets. Rien de tel pour alimenter la vieille rengaine selon laquelle la Culture coûte trop cher…

Mais le plus grave est ailleurs : cette posture du ministère est un terrible aveu du manque d’imagination et d’ambition actuel. Là encore, quel que soit le Ministre en poste ces dernières années, la rue de Valois semble à court d’idées, se contentant de labelliser sans plus rien inventer.

Comme l’a rappelé Olivier Poivre d’Arvor, Président de France Culture, lors de sa venue à Bordeaux pour le 2ème rencontre IdéO, les budgets consacrés à la Culture ont augmenté fortement ces dernières décennies. Considérer qu’ils doivent encore croître, sans se poser certaines questions, n’a pas de sens. Face aux mutations et parfois aux tensions économiques, institutionnelles, sociales et sociétales, il nous faut collectivement redéfinir un modèle de politique culturelle publique plus soutenable et démocratique. Et nous avons bien sûr besoin de l’Etat, garant de l’équité territoriale, pour lancer ce chantier ! Or, les élus locaux se sentent aujourd’hui bien seuls, malgré les efforts soutenus des Directions Régionales des Affaires Culturelles (souvent en accord sur les constats mais impuissantes pour réformer en profondeur), pour relever ce défi…

Le modèle inventé par André Malraux et poursuivi par Jack Lang se vitrifie peu à peu.

Comment passer des incantations aux actes pour que la Culture devienne enfin accessible à tous ?

Ne devrions-nous pas accorder une place plus juste aux individus en leur reconnaissant des droits culturels ?

Quels nouveaux partenariats inventer entre acteurs publics et privés de la culture ?

La distinction entre musique et danse, théâtre et arts plastiques dans l’enseignement supérieur a-t-elle encore un sens face à l’hybridation des propositions artistiques ?

Devons-nous encore et toujours ouvrir de nouveaux et consuméristes « palais » pour y enfermer la Culture ou bien décider vraiment de la sortir de ses murs ?

Comment mieux accompagner la diffusion devenue aujourd’hui le problème majeur de la jeune création ?

La dichotomie entre amateurs et professionnels ne devrait-elle pas être atténuée pour reconnaître un rôle à chacun ?

A l’heure où la Culture demeure l’une des rares compétences partagées entre toutes les collectivités et l’Etat (cf. loi NOTRE), quelle politique de coopération envisager pour clarifier le rôle de chacun et éviter les désengagements ?

Quand réinterrogerons-nous enfin les cadres et missions des lieux labélisés, notamment les rythmes de création imposés et devenus obsolètes tant au regard des capacités des artistes que des attentes des publics ?

Voici une liste non exhaustive de questions à ce jour non résolues. Y répondre est un effort considérable mais préalable, selon moi, à la question du maintien des moyens et des crédits. Nous avons un impérieux devoir de rénovation. Je regrette que dans ce contexte, la seule proposition du Ministère consiste à proposer un Pacte, comme l’on distribuerait un « bon point », aux collectivités soi-disant vertueuses qui inscrivent mécaniquement les mêmes chiffres dans les mêmes cases d’année en année. Une prime au manque d’audace qui repousse aux calendes grecques les vrais débats.

--- * Je précise que le budget de la Culture ait été globalement préservé en 2015 à Bordeaux puisque 3/4 des opérateurs reçoivent une subvention municipale stable ou en augmentation.

2 Commentaires

  1. Mme Laval Michèle
    12/05/2015 at 08:30

    J’apprécie l’effort de communication de problèmes qu’en tant que simple citoyenne je ne pensais pas aussi complexes. D’autre part la culture et son partage ne sont peut être pas toujours une question d’argent. (Je pense par exemple à des échanges écoles _milieu artistique avec éventuellement production commune , qui marquent souvent très positivement les enfants qui y participent, et qui ne nécessitent peut être pas un budget très conséquent).
    En effet je suis frappée par le fait que les concerts ou musées ont souvent un public de “têtes grises”, alors qu’on n’a jamais plus mis en valeur tous ces espaces.

  2. 16/05/2015 at 18:32

    Fabien, un témoignage que j’approuve.
    Les ambitions de notre pays en matière de culture sont d’une pauvreté affligeante. Il manque le souffle, l’allant, l’énergie dont bénéficiaient nos meilleures années. C’est d’autant plus navrant que la France s’est toujours distinguée par son apport culturel. Bien avant les TGV ou les Airbus, notre pays a rayonné par sa langue, ses artistes et ses œuvres. Cela hélas paraît bien oublié. Et l’on rêve qu’un Malraux (donc qu’un De Gaulle) ravive les couleurs ternies de notre drapeau.
    Je ne te suis pas complètement, en revanche, sur ” la Culture accessible à tous. ” Cette idée est un leurre de gauche. Une part de la population, hélas croissante, ne s’intéresse pas à la culture, sous aucune forme, et ne s’y intéressera jamais. Ce n’est pas en tentant d’infléchir la création vers des œuvres jugées plus “accessibles” ou plus “populaires” qu’on amènera ces Rétifs dans les musées. Pour ma part, je pense qu’une partie de la création doit demeurer ” d’élite “, si choquant semble aujourd’hui ce mot. L’humanité dépense des milliards pour envoyer une poignée d’astronautes dans l’espace : ça n’a pas grande utilité, jusqu’ici, mais ça permet à une science de pointe (une science d’élite ?) de trouver des applications. Par ailleurs, il s’agit d’un but noble qui exprime le meilleur de notre espèce. Même chose dans le domaine de l’art : le créateur doit viser le chef-d’œuvre, dont la compréhension et le sentiment échapperont fatalement à la foule, dans un premier temps du moins. On ne peut pas toujours s’adresser au plus grand nombre. Peut-être aurons-nous l’occasion d’en discuter.

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